Mythes autour du Moyen Age

Une des « pages sombres » de l’Église médiévale, outre l’inquisition et « l’obscurantisme », serait, selon ses opposants, les croisades. Un des premiers à créer la légende noire de ces expéditions fut Martin Luther, qui écrivait à leur sujet : « Si j’étais soldat, et qu’en tant qu’étendard de guerre j’avais vu le blason de quelque prêtre ou une croix, ou même un crucifix, j’aurais fui comme poursuivi par le diable »…

De la « légende noire » des croisades

Pour Luther, la « tombe gardée par les sarrasins » (il s’agit du Saint Sépulcre du Christ, à Jérusalem) ne comptait pas autant que la Bible assassinée et enterrée par les « papistes » et « dont le corps est gardée par les inquisiteurs ». Selon le réformateur allemand, l’expansion des musulmans en Europe devrait être considérée non comme un mal mais comme un châtiment divin, qui venait punir les « papistes » (c’est-a-dire des catholiques) de leurs péchés.

L’époque des Lumières est elle aussi revenue sur ces croisades et les a sévèrement critiquées. Aujourd’hui encore, c’est ce point de vue qui prévaut dans nos sociétés quant à ces événements. Edward Gibbon, un historien britannique du XVIIIe siècle, auteur d’une monumentale Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, constatait ainsi que les croisades n’étaient que l’expression d’un « fanatisme sauvage », que « La foi des catholiques fut pourrie par de nouvelles légendes », et que « La vie et les efforts des millions d’hommes qui périrent en Orient auraient été plus utiles s’ils avaient été employés à l’amélioration de leur propres pays ».

Par la suite, Diderot, auteur de l’Encyclopédie, la «bible» des Lumières, expliquait les causes de l’appel à la croisade de 1095 en ces termes : « L’on était bien loin de croire qu’il viendrait jamais des temps de ténèbres assez profondes, et d’un étourdissement assez grand, dans les peuples et dans les souverains sur leurs vrais intérêts, pour entraîner une partie du monde dans une malheureuse petite contrée, afin d’en égorger les habitants, et de s’emparer d’une pointe de rocher qui ne valait pas une goutte de sang. »

Remarquons que la critique des croisades n’était qu’un prétexte employé par Diderot pour exprimer son mépris envers le christianisme en général (il parle du Sépulcre du Christ comme d’un bout de « rocher qui ne valait pas une goutte de sang »). Plus loin, l’auteur de l’Encyclopédie propose sa propre vision sur les buts des croisades : « La croisade servait de prétexte aux gens endettés pour ne point payer leurs dettes ; aux malfaiteurs pour éviter la punition de leurs crimes ; aux ecclésiastiques indisciplinés pour secouer le joug de leur état ; aux moines indociles pour quitter leurs cloîtres ; aux femmes perdues pour continuer plus librement leurs désordres. Qu’on estime par là quelle devait être la multitude des croisés .»

Diderot relevait également les conséquences selon lui déplorables des croisades. Pour l’Europe, elles entraînaient en effet « la dépopulation de ses contrées, l’enrichissement des monastères, l’appauvrissement de la noblesse, la ruine de la discipline ecclésiastique, le mépris de l’agriculture, la disette d’espèces, et une infinité de vexations exercées sous prétexte de réparer ces malheurs».

La notion de croisade : une longue histoire

Comme je l’ai signalé, il suffit de parcourir la majeure partie des ouvrages existants sur les croisades pour se rendre compte qu’aujourd’hui encore, la manière de voir ces hauts faits du christianisme est influencée par Luther et Diderot (ou Gibbon). Car il faut se rappeler, ce que les critiques semblent oublier, que les croisades ne furent pas quelque tragique aberration ou un incident commis par les fidèles du Christ, mais un phénomène ayant une histoire de plus de cinq cent ans, en Occident aussi bien qu’en Orient.

Au début du VIIe siècle, l’empereur byzantin Héraclius lutte contre les Perses, pour protéger la Terre Sainte et les reliques de la Vraie Croix. Pour lui, il s’agit de défendre la foi et la Croix. C’est donc, pour les Chrétiens, une guerre à but défensif. Quelques décennies plus tard, on assiste à une deuxième vague d’agressions, bien plus terribles, de la part des musulmans. Ces derniers envahissent systématiquement les terres chrétiennes : Asie mineure, Syrie, Égypte, Afrique du Nord, Hispanie ainsi que Gaule du Sud (France). Ils occupent aussi la Terre Sainte.

Il faut se rappeler que les territoires conquis n’étaient pas des lieux secondaires de la chrétienté ; au contraire, c’étaient des lieux où depuis des siècles fleurissaient la vie et la culture chrétiennes. Les villes telles qu’Antioche de Syrie, Hippone en Afrique septentrionale ou Séville en Espagne, les régions comme la Cappadoce en Asie mineure, et évidemment la Terre Sainte, étaient depuis toujours liées à la vie de l’Église. C’était là que se trouvaient les plus anciens évêchés, les plus anciens lieux d’enseignement des Pères et des Docteurs de l’Église.

Ayons également en tête que l’agression musulmane en Europe n’a pas été stoppée par le dialogue interreligieux, mais par la victoire des Francs sur les Arabes lors de la bataille de Poitiers en 732. En 846, les musulmans, opérant depuis le sud de l’Italie et la Sicile qui étaient sous leur domination, lancent un raid contre Rome, détruisant la Basilique saint Pierre (et le martyrium du Prince des Apôtres) ainsi que la Basilique de saint Paul hors les Murs. Imaginons un instant que les armées chrétiennes lancent un raid analogue sur la Mecque et détruisent la mosquée la plus sacrée pour les musulmans. Combien de temps l’Église devrait demander pardon pour les péchés de ses fils !

Ainsi donc les chrétiens, aussi bien en Occident qu’en Orient (aux VIIIe et IXe siècles, Constantinople résista aux sièges des arabes), s’étaient habitués à ce que la notion d’«armée du Christ » (militia Christi) soit prise aussi bien au sens figuré (comme les moines qui mènent un combat spirituel à l’abri de leur couvent) qu’au sens propre (il fallait se battre pour défendre sa foi). Ainsi, les croisades étaient considérées comme une guerre juste.

Le Catéchisme de l’Église catholique nous dit que pour qu’une guerre soit considérée comme juste, il faut à la fois :

« – que le dommage infligé par l’agresseur à la nation ou à la communauté des nations soit durable, grave et certain ;

« – que tous les autres moyens d’y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficaces ;

« – que soient réunies les conditions sérieuses de succès ;

« – que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer. » (2309)

« Un pèlerinage armé »

L’appel à la croisade avait donc un but religieux : l’amour de la Terre Sainte en tant qu’amour de la terre du Christ, terre qui porte Son Sépulcre, premier témoin de la Résurrection. Ce but était si fort que la popularité de la croisade s’est maintenue à travers les siècles. Comme l’écrivait saint Bernard de Clairvaux, docteur de l’Église qui prêcha la deuxième croisade :

« Salut à toi, ville sainte, consacrée par le Père comme son siège, par laquelle et dans laquelle cette génération sera sauvée. Salut à toi, ville du grand Roi, qui n’a jamais manqué de nouveaux et d’heureux miracles. Salut à toi, terre promise, où coulent le lait et le miel et qui a pourvu en nourriture et en médicaments, autrefois ses habitants, aujourd’hui le monde entier. Terre la meilleure, qui a accueilli la graine des cieux depuis le grenier à grains du cœur paternel, a donné en abondance des martyrs, puis a fait éclore sur toute la terre des fidèles de toutes races. »

Ce n’est qu’en ayant conscience de l’amour que les chrétiens portaient à Jérusalem et à la Terre Sainte que l’on peut comprendre la réapparition des croisades aux Xe et XIe siècles, et notamment autour de l’an 1000, millénaire de la naissance du Christ, et de l’an 1033, millénaire de Sa Passion et de Sa Résurrection. Les pèlerins avaient de nombreuses fois été exposés aux assauts menés par les musulmans, et ils connaissaient les conséquences d’une domination musulmane sur un lieu saint. Par exemple, au début du XIe siècle, la basilique du Saint Sépulcre de Jérusalem avait été détruite sur ordre du calife Al-Hakim.

La citation de saint Bernard est tirée de son Eloge de la nouvelle chevalerie, dans laquelle il incitait fortement les chevaliers à venir grossir les rangs des ordres combattants. Saint Bernard, docteur de l’Église, dont on disait qu’il avait « une parole de miel », rappelle aussi que les croisades sont l’œuvre de saints. D’ailleurs, au début, on préférait l’expression de « pèlerinage armé » au mot de « croisade », afin d’être plus fidèle au caractère religieux de ces expéditions. Le pape Urbain II convoqua en 1095 la première croisade, tandis que la deuxième croisade a été lancée par le pape Eugène III et prêchée par saint Bernard. Le roi Louis IX, saint Louis, lança et prit part à deux croisades. Le pape Grégoire VII, qui dans une lettre de 1074 appelait les seigneurs d’Occident à venir en aide aux chrétiens d’Orient, menacés par une nouvelle vague d’expansion des musulmans (les Turcs seldjoukides), se sentait une âme de croisé avant l’heure.

Les croisades avaient également pour but de porter secours aux chrétiens d’Orient menacés. Si le pape Urbain II appela à la première croisade, c’est parce qu’une délégation de l’empereur byzantin Alexis II lui avait été envoyée afin de lui demander d’aider Byzance. Cette demande fut écoutée dans un geste d’œcuménisme réel (rappelons que depuis 1054, l’Église orientale se trouvait en état de schisme avec Rome). Ajoutons que pendant près de deux cents ans, la présence des croisés en Terre Sainte empêcha efficacement l’expansion des musulmans en Europe. Ce n’est pas par hasard que l’expansion des Turcs ottomans sur notre continent débuta au début du XIVe siècle : elle est conséquente à la chute de Saint-Jean-d’Acre, le dernier bastion des croisés en Terre Sainte, en 1291.

Christophe Colomb et la dernière croisade

En l’an 1453, les Turcs conquirent Constantinople. Cela ne découragea pas les chrétiens qui essayèrent de récupérer le Sépulcre du Seigneur. Christophe Colomb lui-même notait dans son journal de bord, de retour du voyage qui lui avait permis de découvrir l’Amérique (même si le Génois était convaincu d’avoir découvert la voie maritime vers les Indes) : « En ce voyage aux Indes, notre Seigneur daigna accomplir un évident miracle pour me consoler moi et les autres, pour ce qui est de cet autre voyage, vers le Saint Sépulcre ». Colomb s’attendait a trouver aux « Indes » l’or qui permettrait de financer une croisade en Terre Sainte. De plus, en 1518, juste après les accords de paix conclus entre l’Angleterre et la France, le pape Léon X écrivait : « Réjouis toi, ô Jérusalem, car on peut espérer en ta délivrance ». Pourtant, l’époque était toute autre. Un an plus tôt, Martin Luther commençait sa guerre contre la « prostituée de Babylone » (comme il appelait l’Église fondée par Jésus-Christ).

Évidement, il ne s’agit pas de faire l’apologie des croisades sans esprit critique. Difficile d’oublier la tragique année 1204, quand les croisés, aiguillés par les Vénitiens, arrivèrent non pas en Terre Sainte mais sous les murs de Constantinople, qu’’ils assiégèrent et pillèrent. Cet acte fut immédiatement condamné par le pape Innocent III (condamnation reprise et confirmée par le pape Jean-Paul II, de passage en Grèce, en 2000). Le coup porté a Byzance, était en effet un coup porté a l’idéal de la croisade, qui depuis ses débuts prônait et pratiquait l’aide à l’Église d’Orient.

Il est bon de se rappeler néanmoins que les croisades ne sont pas un épisode de l’histoire de l’Église (qu’elle soit orientale ou occidentale), qu’elles ont étés provoquées par des agressions musulmanes (en Occident comme en Orient), qu’elles ont compté dans leurs rangs des centaines de milliers de chrétiens, et parmi eux, des saints. On ne pouvait prendre part à un « pèlerinage armé » sans être croyant. Pour partir se battre, il fallait vraiment croire que Bethléem, Nazareth et le Sépulcre de Jérusalem signifiaient quelque chose et n’étaient pas de simples attractions touristiques. Et c’est peut-être ce qui explique la profonde incompréhension des croisades par ses plus sévères critiques. Mais comment pourrait-on défendre le Tombeau de Christ sans croire au Christ ?